Demain est un autre jour

Marie Ekeland
6 min readJan 12, 2019

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Texte de la démission collective en date du 19 décembre 2017 des membres du Conseil National du Numérique

Pour ne pas oublier l’histoire qui nous construit, j’ai ici consigné le texte “Demain est un autre jour” que j’avais envoyé à Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’Etat au Numérique, pour lui faire part de ma démission de la Présidence du Conseil National du Numérique le 19 décembre 2017. Je clôturais ainsi le projet “Penser Demain” que j’avais voulu porter dans le cadre de cette présidence. Ce texte a initialement été publié sur le site du CNNum.

Nous sommes quelques jours seulement après la nomination du nouveau CNNum et jamais cette belle structure, dont les membres, indépendants et bénévoles, sont chargés de conseiller le Gouvernement et la société sur les transformations numériques, n’aura autant fait parler d’elle. En m’en confiant la Présidence, le Secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, m’avait donné la mission de « penser demain ». Cette mission me paraissait essentielle pour notre pays au vu des défis multiples auxquels nous confronte la révolution numérique : démocratiques, éducatifs, environnementaux, économiques, sanitaires, financiers, culturels… C’est la raison pour laquelle je l’ai acceptée et que j’ai passé beaucoup de temps à construire, en accord avec Mounir Mahjoubi, ce projet et le collectif qui pouvait le porter au mieux.

Ma conviction est que demain se construit aujourd’hui et que pour mieux le penser, il nous faut repositionner le débat au cœur de la société en ouvrant le champ historique de discussion numérique à tous les pans de la société, et à des personnes qui portent une parole articulée de la diversité et de la complexité françaises, même si elles ne viennent pas du numérique.

J’ai donc conçu ce CNNum autour des principes fondateurs de dialogue, de différence et de débat. C’est pourquoi les membres viennent d’horizons aussi différents : Perrine Hervé-Gruyer est agricultrice à La Ferme du Bec Hellouin et explore la permaculture, Nguyen Tran médecin pionnier dans l’utilisation du numérique a monté son école de chirurgie à Nancy, Dominique Dron a dédié sa vie au développement durable, des fonds marins, à l’énergie et l’agriculture, Clémentine Gallet, une startuppeuse bretonne, fabrique des robots de dépose de matériaux et les vend partout dans le monde, Laurence Fontaine, historienne du marché, décortique l’évolution des usages, Hicham Kochman aka Axiom rappeur engagé pour l’égalité des droits secoue les musiques urbaines avec sa startup, Pascal Daloz responsable de l’innovation et du développement au sein du plus gros acteur tech français comprend l’industrie comme la santé, Jean-Philippe Delbonnel a fait le tour des territoires français pour faire un diagnostic poussé de leur situation numérique, Aymeril Hoang transforme une grande banque française de l’intérieur, Antoine Petit dirige le plus gros institut de recherches en technologies numériques, Amandine Brugière oeuvre à l’amélioration des conditions de travail, Claude Térosier apprend à nos enfants à expérimenter et à coder, Rand Hindi est un visionnaire de l’intelligence artificielle, notamment de ses impacts sur la vie privée, Frédérick Douzet dirige une chaire de cyber-stratégie et est très au fait des enjeux géopolitiques induits par le numérique, Jean-Marc Merriaux est un disrupteur au coeur de l’Education Nationale, Flore Vasseur décrypte les mécaniques du pouvoir dans son ensemble, du système financier à la surveillance organisée, Pierre-Yves Geoffard creuse l’évolution de notre modèle social, de la santé au travail, Rokhaya Diallo déconstruit les mécanismes de la construction de la haine en ligne et défend les droits des afro-descendants et des minorités au sens large, Margault Phélip aide les plus pauvres à maîtriser l’outil numérique de la technologie à l’usage, Eric Carreel, entrepreneur depuis toujours, de la téléphonie à l’impression 3D en passant par les objets connectés, Françoise Mercadal-Delassalles finance les entrepreneurs dans leur transformation numérique, Benoît Thieulin est un pionnier de la gouvernance de l’internet et des plates-formes au niveau européen, Xavier Duportet a une vision unique sur les technologies émergentes et le secteur de la deeptech, Celia Zolynski comprend mieux que personne la réglementation des données et de la propriété intellectuelle, Gaël Duval est un entrepreneur pionnier d’internet, oeuvrant pour l’attractivité de la France à l’international, François Taddei construit une société apprenante et interdisciplinaire, Nadège Guiraud accompagne les collectivités locales et les administrations dans leurs démarches d’innovation, Michele Sebag est une penseuse et chercheuse de l’intelligence artificielle et Godefroy Beauvallet un stratège de la puissance publique.

Je suis extrêmement fière du collectif construit et je remercie chacun des membres du fond du cœur d’avoir accepté de porter ce projet ambitieux et innovant avec moi. Il est à l’image de ce que je souhaitais. Nous ne sommes sûrement pas d’accord sur beaucoup de sujets et c’est très bien. C’est ainsi que j’ai toujours avancé dans la construction de ma pensée, en me confrontant à l’autre, aux autres. J’anticipais, avec 30 esprits passionnés et constructifs, des débats animés, passionnants et non consensuels, mais j’étais prête à relever le défi car je pense que le pays en a besoin et que si nous arrivons à réconcilier à terme les visions, ce sera une grande source d’apaisement pour le futur. Les débats démocratiques sur ces sujets me paraissent trop rares, aujourd’hui je comprends mieux pourquoi ils le sont.

Les réactions qui ont suivi cette nomination me font mesurer à quel point mon pari était osé et innovant. À quel point, dans notre pays, nous ne voulons pas entendre des voix dissonantes. À quel point nous ne savons plus débattre sereinement de nos divergences de vue. À quel point nous avons du mal à nous mettre à la place des autres. À quel point réseaux sociaux et immédiateté du jeu politique alimentent la violence de la parole et la stigmatisation. Cela me peine de voir notre pays aussi loin des valeurs démocratiques qui sont les miennes.

LA CRISE

Le CNNum est une commission consultative indépendante dont les membres sont nommés par le Premier ministre. La nomination de certains membres, alors que la liste avait été préparée par mes soins dans le cadre de ce projet, a été interprétée à tort par certains comme une prise de position politique du gouvernement. Il s’en est suivi un emballement médiatique et politique violent, révélateur des tensions françaises et de la difficulté à les traiter sereinement. Nous en avons été les témoins impuissants. Je tire de cette situation deux conclusions. D’une part, il est indispensable que des instances comme le CNNum existent pour protéger des espaces de discussion, d’échanges, longs, complexes et contradictoires, dégagés du jeu médiatique. D’autre part, la forme actuelle de nomination et de fonctionnement du CNNum portent à confusion et ne peuvent pas garantir son indépendance.

DEMAIN

L’enseignement de cette semaine est clair : le projet que j’ai porté d’ouverture, d’indépendance de pensée et de diversité, a été mis à l’épreuve dès le démarrage. Je ne vois pas aujourd’hui, comment continuer à le porter en maintenant son essence et de bonnes chances de réussite. Venant du monde des startups, je l’avais naturellement conçu comme disruptif, ambitieux et innovant. Sans doute trop. Il a été violemment accueilli par certains, qui y voyait une position là où il n’y avait que l’ouverture d’un dialogue dans un cadre de réflexion bénévole, orienté vers l’intérêt général. La violence de cette réaction a profondément déstabilisé le projet dans son ensemble. Nous avons beaucoup travaillé de concert cette dernière semaine avec Mounir Mahjoubi et les membres du CNNum à trouver une solution qui permette d’en conserver son intégrité et son entièreté. Nous n’y sommes pas arrivés. J’ai donc présenté aujourd’hui ma démission à Mounir Mahjoubi afin de laisser la place à une autre vision au CNNum.

Je le répète : les enjeux posés par le numérique sont vitaux. Tous les pans de notre vie sont traversés par les transformations profondes de cette révolution. Ce mouvement est mondial et bouscule nos sociétés. La manière et le rythme avec lesquels la France et l’Europe l’accueilleront définiront précisément leur capacité à bâtir de bons équilibres. Nous avons énormément de travail. Le rôle du CNNum, est crucial dans ce cadre. Il a, à maintes reprises, prouvé son utilité et sa profondeur de pensée sur des sujets vitaux pour l’avenir de notre pays. Il est essentiel de préserver son rôle, son indépendance et sa pérennité.

Je ne renie rien. J’ai été choquée par les caricatures auxquels Rokhaya Diallo et Axiom ont été réduits : elles n’ont rien à voir avec ce qu’ils sont vraiment. Je continuerai, différemment et avec ceux qui le souhaitent, à œuvrer pour penser un demain qui soit, pour tous, juste, durable et heureux.

Merci à tous les membres et au secrétariat général du CNNum de leur confiance, de leur enthousiasme et du soutien qu’ils m’ont témoigné pendant cette période de crise.

Demain est un autre jour !

Marie

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